Le GRENIER des MOTS-REFLETS – Vol.I

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2007 04 27

Consolation à Marcia – VII – VIII – IX – Seneque (mort dans le monde animal-entretien de la souffrance-inégalité des êtres devant la mort-Fait de la Nature-Anticipation)

Classé sous A la découverte de ... — ganeshabreizh @ 12:04

 

Sénèque  ( Seneca)

*

VII

*

1 – « Mais, diras-tu, il est conforme à la Nature de regretter d’avoir perdu les siens. »

Qui dit le contraire, aussi longtemps que ce regret est mesuré ?

En effet, la séparation, et pas seulement la perte d’êtres très chers, fait inévitablement mal et elle serre les coeurs, même les plus endurcis. Mais il s’agit davantage des effets de notre imagination que des prescriptions de la Nature.

2 – Observe combien les animaux privés de parole manifestent, quand il perdent leurs petits, une douleur certes violente, mais brève : on entend seulement un jour ou deux le mugissement des vaches et la course errante et folle des cavales ne dure pas plus longtemps ; les bêtes sauvages, après avoir recherché les trace de leurs petits, après avoir erré dans les forêts, après être retournées à plusieurs reprises dans leurs tanières dévastées, étouffent leur fureur en peu de temps ; les oiseaux s’affolent à grands cris autour de leurs nids vides et pourtant, un instant suffit pour qu’ils reprennent tranquillement leur vol ; l’homme est le seul des animaux à regretter longuement d’avoir perdu son petit, il entretient sa souffrance et il n’en est pas seulement affecté aussi longtemps qu’il l’éprouve mais aussi longtemps qu’il a décidé de l’éprouver.

3 – Mais afin que tu saches qu’il n’est pas conforme à la Nature de se laisser briser par le chagrin, je te ferai d’abord remarquer qu’un même deuil brise plus profondément les femmes que les hommes, les Barbares que les gens appartenant à une nation pacifique et éduquée, les ignorants que les gens instruits.

Or ce qui tire ses effets de la Nature conserve des effets identiques chez tous les êtres : il est clair que ce qui varie n’est pas le fait de la Nature.

4 – Le feu brûlera indifféremment les gens de tous âges, les citoyens de toutes villes, les hommes comme les femmes ; le fer prouvera indifféremment sa capacité à trancher, quel que soit le corps. Pourquoi ?

Parce que ses propriétés leur ont été données par la Nature qui n’établit rien à l’échelle de l’individu.

Mais la pauvreté, le chagrin occasionné par le deuil, le mépris, chacun les éprouve diversement, selon qu’il est plus ou moins corrompu par les habitudes et selon que le rend plus ou moins faible et sans courage l’opinion terrifiante qu’il se fait des choses qui ne sont pas terrifiantes.

*

VIII

*

1 – Je te ferai ensuite remarquer que ce qui est le fait de la Nature ne décroit pas avec le temps, alors qu’à la longue,  la douleur finit par se dissiper. Même si elle est très têtue, que chaque jour, elle se redresse et se cabre contre tous les remèdes, le temps, qui réussit merveilleusement à calmer les natures fougueuses, finit tout de même par l’affaiblir.

2 – Certes, Marcia, ton chagrin demeure immense et il semble s’être déjà couvert de callosités : si il n’est plus virulent comme au début, il reste tenace et obstiné ; celà n’empêchera cependant pas le temps de t’en délivrer progressivement.

Chaque fois que tu t’occuperas aillleurs, ton esprit s’en affranchira un peu plus.

3 – Mais pour le moment, tu te surveilles ; or il y a une grande différence entre te laisser aller à te lamenter et t’y forcer.

Comme il conviendrait davantage à ta distinction naturelle de mettre toi-même un terme à ton deuil et de ne pas attendre le jour où ta douleur cessera malgré toi ! Prends l’initiative de la rupture !

*

IX

*

1 –  » D’où vient donc, me diras-tu, que nous nous obstinions tellement dans nos lamentations, si ce n’est pas la Nature qui nous y invite ? »

C’est que nous n’anticipons pas le malheur avant qu’il ne nous arrive et comme si nous étions nous-même protégés et que nous nous avancions sur une voie plus sûre que celle qu’empruntent les autres gens, nous ne comprenons pas, en voyant les infortunes d’autrui, qu’elles nous sont communes à tous.

2 - Tous ces cortèges funèbres qui longent notre demeure… et pourtant nous ne songeons pas à la mort ! Tous ces morts prématurés… et pourtant nous n’arrêtons pas de penser à la future toge de nos bébés, à leur service militaire et leur succession à l’héritage paternel !

Tous ces riches sur lesquels nous voyons tout à coup fondre la pauvreté… et pourtant il ne nous effleure jamais à l’esprit que nos biens, à nous aussi, sont tout aussi peu en sûreté !

De cette manière, nous courons d’autant plus inévitablement à la catastrophe : les coups nous atteignent comme par surprise, tandis que des coups prévus longtemps à l’avance arrivent plus en douceur.

3 – Tu veux que je te dise que tu es exposée à tous les coups mais que les traits qui ont transpercé les autres n’ont fait que t’effleurer de leurs vibrations ?

Mais c’est comme si tu abordais à moitié armée une muraille ou un lieu gardé par une nombreuse armée et difficile à escalader : attends-toi à une blessure et considère que ces projectiles qui volent au-dessus de ta tête, accompagnés de flèches et de javelots, visaient ton corps. Chaque fois que quelqu’un tombera à tes côtés ou dans ton dos, écrie-toi : « Tu ne me tromperas pas, Fortune, et si tu m’écrases, ce ne sera pas parce que je ne me méfiais pas ou que je ne faisais pas attention. Je sais ce que tu prépares ; c’est quelqu’un d’autre que tu as frappé mais c’est moi que tu visais. »

4- Qui a jamais regardé ses biens en pensant qu’il allait mourir ?

Qui d’entre-nous à jamais osé songer à l’exil, à la pauvreté, au deuil ?

Qui, si on lui conseillait d’y songer, ne repousserait un tel conseil comme un sinistre présage et ne souhaiterait envoyer ces catastrophes sur la tête de ses ennemis ou même sur son inopportun donneur de leçons ?

 

5 – « Je n’ai pas cru que cela arriverait. »

Crois-tu vraiment qu’une chose dont tu sais qu’elle peut se produire, dont tu vois qu’elle s’est produite pour beaucoup de gens, n’arrivera pas ?

Quel remarquable vers que celui-ci et comme il aurait mérité autre chose que les tréteaux :

« Ce qui peut arriver à un individu, peut arriver à n’importe qui » ! (vers de Publilius Syrus, mime célèbre pour ses maximes.)

Tel a perdu ses enfants ; toi aussi tu peux les perdre. Tel a été condamné ; ton innocence, elle aussi, est menacée. Telle est l’illusion qui nous trompe et nous ramollit quand nous subissons des malheurs dont nous n’avions jamais prévu que nous aurions à les subir. On ôte un peu de leur violence aux maux présents quand on les a vus venir.

*

 

La mort de Sénèque  ( détail) par Paul Rubens

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