Le GRENIER des MOTS-REFLETS – Vol.I

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2008 06 17

propos de Symbolisme – Les Couleurs – II – Rouge, le Rouge : la couleur Rouge ! Le Roux!

Classé sous — ganeshabreizh @ 19:49

 

Et si je vous parlais du Symbolisme du Rouge, la couleur Rouge !

Le Roux!

 

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Universellement considérée comme le symbole fondamental du principe de vie, avec sa force, sa  puissance et son éclat, le rouge, couleur de feu et de sang, possède toutefois la même ambivalence symbolique que ces derniers, sans doute, visuellement parlant, selon qu’il est clair ou foncé.

Le rouge clair, éclatant, centrifuge, est diurne, mâle, tonique, incitant à l’action, jetant comme un soleil son éclat sur toute chose avec une immense et une irréductible puissance. Le rouge sombre, tout au contraire, est nocturne, femelle, secret et, à la limite, centripète ; il représente non l’expression mais le mystère de la vie. L’un entraîne, encourage, provoque, c’est le rouge des drapeaux, des enseignes, des affiches et emballages publicitaires ; l’autre alerte, retient, incite à la vigilance et, à la limite, inquiète : c’est le rouge des feux de circulation routière, la lampe rouge interdisant l’entrée d’un studio de cinéma ou de radio, d’un bloc opératoire, etc. C’est aussi l’ancienne lampe rouge des maisons closes, ce qui pourrait paraître contradictoire, puisqu’au lieu d’interdire, elles invitent, mais ne l’est pas, lorsque l’on considère que cette invite concerne la transgression du plus profond interdit de l’époque concernée, l’interdit je té sur les pulsions sexuelles, la libido, les instincts passionnels.

Ce rouge nocturne et centripète est la couleur du « feu central » de l’homme et de la terre, celui du ventre et de l’athanor des alchimistes où, par l’ « œuvre au rouge » s’opère la digestion, le mûrissement, la génération ou la régénération de l’homme ou de l’œuvre.  (L’athanor étant symbole du creuset des transmutations, physiques, morales ou mystiques. Pour les alchimistes, « l’athanor, où s’opère la transmutation, est une matrice en forme d’œuf, comme le monde lui-même, qui est un œuf gigantesque, l’œuf orphique qu’on trouve à la base de toutes les initiations, en Egypte comme en Grèce ; et de même que l’Esprit du Seigneur, ou Ruah Elohim, flotte sur les eaux, de même dans les eaux de l’athanor, doit flotter l’esprit du monde, l’esprit de vie, dont l’alchimiste doit être assez habile pour s’emparer. » [Marcel Griaule, Masques Dogons, p.392, Paris, 1938.]). Les alchimistes occidentaux, chinois et islamiques, utilisent le sens du rouge d’une manière identique, et le « soufre rouge » des Arabes qui désigne l’ « homme universel » est directement issu de cette œuvre au rouge, gestation de l’athanor. Ainsi en va-t-il du « riz rouge » dans le boisseau des Chinois, lui aussi feu – ou sang- de l’athanor, lié au cinabre, dans lequel il se transforme alchimiquement, pour symboliser l’immortalité.

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Sous-jacent à la verdeur de la terre, à la noirceur du Vase, ce rouge éminemment « sacré et secret » est le mystère vital caché au fond des ténèbres et des océans primordiaux. C’est la couleur de l’âme, celle de la libido, celle du cœur. C’est la couleur de la Science, de la Connaissance ésotérique, interdite aux non-initiés, et que les Sages dissimulent sous leur manteau ; dans les lames des Tarots, l’ « Hermite », la « Papesse », l’ « Impératrice » portent une robe rouge, sous une cape ou un manteau bleu : tous trois, à des degrés divers, représentent la science secrète.

Ce rouge, on le voit, est matriciel. Il n’est licitement visible qu’au cours de la mort initiatique où il prend une valeur sacramentelle : les initiés aux mystères de Cybèle étaient descendus dans une fosse, où ils recevaient sur le corps le sang d’un taureau ou d’un bélier, placé sur une grille au-dessus de la fosse et rituellement sacrifié au-dessus d’eux [Victor Magnien, les Mystères d'Eleusis (leur origine, le rituel de leurs initiations), Paris, 1950.] tandis qu’un serpent allait boire à même la plaie de la victime.

Aux îles Fidji, dans un rituel analogue, on montrait aux jeunes gens « une rangée d’hommes apparemment morts, couverts de sang, le corps ouvert et les entrailles sortant. Mais à un cri du prêtre, les prétendus morts se dressaient sur leurs pieds et couraient à la rivière pour se nettoyer du sang et des entrailles de porc dont on les avait couverts. » [James George Frazer, The Golden Bough, A Study in Magic and Religion, 3ème éd. Revised and enlarged, 12 vol., « 3« , 425, London, 1911-1915.] . Les « océans empourprés » des Grecs et la « mer Rouge » relève du même symbolisme : ils représentent le ventre où mort et vie se transmutent l’une en l’autre.

Initiatique, ce rouge sombre et centripète revêt aussi une signification funéraire : « La couleur pourpre, selon Artémidore, a rapport avec la mort 3[Ste-Croix ; Mystère du Paganisme, in Frédéric Portal, Des couleurs symboliques dans l'Antiquité, le Moyen Age et les Temps Moderne, p. 136-137, Paris, 1837.] – [Artémidore d'Éphèse (dit de Daldis ou Daldien) est un écrivain grec et oniromancien du IIe siècle né à Éphèse. Il a voyagé dans tout le bassin méditerranéen. Son ouvrage en grec intitulé Onirocriticon condense tout le savoir antique sur la divination par le rêve et servira durant des siècles d'ouvrage de référence sur la question. Il fut lu et relu par Freud.]

Car telle est en effet l’ambivalence de ce rouge de sang profond : caché, il est la condition de la vie. Répandu, il signifie la mort. D’où l’interdit qui frappe les femmes en règles : le sang qu’elle rejettent est l’impur, parce qu’en passant de la nuit utérine au jour il renverse sa polarité, et passe du sacré droit au sacré gauche. Ces femmes sont intouchables, et dans de nombreuses sociétés elles doivent accomplir une retraite purificatrice avant de réintégrer la société dont elles ont été momentanément exclues. Cet interdit c’est longtemps étendu à tout homme qui versait le sang d’autrui, fut-ce pour une juste cause ; le bourreau aux habits rouges est comme le forgeron un intouchable, parce qu’il touche à l’essence même du mystère vital, qu’incarne le rouge centripète du sang et du métal en fusion.

Un mythe des îles Trobiand (Mélanésie), rapporté par Bronislaw Malinowski, illustre l’universalité et l’ancienneté de ces croyances : au début des temps un homme apprit le secret de la magie d’un crabe, qui était rouge « à cause de la sorcellerie dont il était chargé ; l’homme tua le crabe après lui avoir extorqué son secret ; c’est pourquoi les crabes aujourd’hui sont noirs, parce qu’ils ont été dépouillés autrefois de leur sorcellerie ; toutefois ils demeurent lents à mourir parce qu’ils ont été jadis les maîtres de la vie et de la mort. » [Bronislaw Malinowski, Mœurs et Coutumes des Mélanésiens, p. 133-134, Paris, 1933.]

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Le rouge vif, diurne, solaire, centrifuge incite, lui, à l’action ; il est image d’ardeur et de beauté, de force impulsive et généreuse, de jeunesse, de santé, de richesse, d’Eros libre et triomphant – ce qui explique qu’en bien des coutumes, telles que la lampe rouge ci-dessus évoquée, les deux faces du symbole sont présentes. C’est la peinture rouge, généralement diluée dans une huile végétale – ce qui augmente son pouvoir vitalisant – dont femmes et jeunes filles, en Afrique Noire, s’enduisent le corps et le visage, au relevé de l’interdit consécutif à leurs premières règles, à la veille de leur mariage, ou après la naissance de leur premier enfant. C’est la peinture rouge – également dilué dans une huile – dont s’ornent jeunes gens et jeunes filles chez les indiens d’Amérique ; elle est censée stimuler les forces et éveiller le désir. Elle prend une vertu médicale et devient une indispensable panacée. C’est le sens aussi des innombrables traditions qui, de Russie jusqu’en Chine et au Japon, associent la couleur rouge à toutes les festivités populaires, et spécialement aux fêtes de printemps, de mariage et de naissance : bien souvent on dira d’un garçon ou d’une fille qu’il est rouge pour dire qu’il est beau ; on le disait déjà chez les Celtes d’Irlande.

Mais incarnant la fougue et l’ardeur de al jeunesse, le rouge est aussi et par excellence, dans les traditions irlandaises, la couleur « guerrière », et le vocabulaire gaélique connaît deux adjectifs très courant pour le désigner : « derg » et « ruadh ». Les exemples existent par centaines, si ce n’est par milliers, et le Dagda dieu-druide  est dit « Ruahd Roghessa» « rouge de » « la grande science ». Quelques textes, dont surtout le récit de la Destruction de l’ « Auberge de Da Derga » connaissent encore des druides rouges ; ce qui est une référence à leurs capacités guerrières et à la double fonction qui leur est assignée, à la fois de prêtre et de guerrier.

La Gaule a honoré de son côté un Mars Rudiobus et un Rudianus (rouge) [Ernst Windisch, Irische Texte, 5 vol., Leipzig, 1880-1905 passim OGAM -Tradition celtique, 12 - p. 452 - 458,  Rennes, 1948.]

Ainsi, avec cette symbolique guerrière, semble-t-il bien que perpétuellement le rouge soit l’enjeu de la bataille – ou de la dialectique – entre ciel et enfer, feu chtonien et feu ouranien. Orgiastique et libérateur, c’est la couleur de Dyonisos. Les Alchimistes, dont nous avons vu les l’interprétation chtonienne du rouge, disent aussi de la pierre philosophale qu’elle « porte le signe du soleil ». On l’appelle encore Absolu, « elle est pure, puisqu’elle est composée des rayons concentrés du soleil. » [Claude d'Yge, Nouvelle assemblée des philosophes chimiques, aperçus sur le grand œuvre des alchimistes, Préface d'Eugène Canseliet, p. 113, Paris, 1954.].

Lorsque le symbolisme solaire l’emporte et que Mars ravit Venus à Vulcain, le guerrier devient conquérant, et le conquérant « Impérator ». Un rouge somptueux, plus « mûr » et légèrement violacé, devient l’emblème du « pouvoir », qui bien vite s’en réserve l’exclusif usage. C’est la pourpre : cette variété de rouge « était à Rome la couleur des généraux, de la noblesse, des patriciens : elle devint par conséquent celle des Empereurs. Ceux de Constantinople étaient entièrement habillés de rouge… Aussi, dans les commencements, y eut-il des lois qui défendait de porter de gueules dans ses armes [in Frédéric Portal, des Couleurs symboliques dans l'Antiquité, le Moyen Age et les Temps Modernes, 130-131, Paris, 1837.] ; le Code de Justinien condamnait à mort l’acheteur ou le vendeur d’une étoffe de  pourpre. C’est dire qu’elle était devenue le symbole même du pouvoir suprême : « Le rouge et le blanc sont les deux couleurs consacrées à Jéhovah comme Dieu d’amour et de sagesse. » (Fred. Portal, id. supra, 125, n.3), qui semble confondre la sagesse et la conquête, la justice et la force.

LeTarot ne s’y trompe pas : l’arcane 11 – La Force – qui ouvre de ses deux mains la gueule du lion, porte cape rouge sur robe bleue, tandis que l’arcane 8, « La Justice » cache sa robe rouge sous un manteau bleu, à l’instar de «L’Impératrice ». Ext2riorisé, le rouge devient dangereux comme l’instinct de puissance s’il n’est pas contrôlé ; il mène à l’égoïsme, à la haine, à la « passion aveugle », à « l’amour infernal » (Fred. Portal, id. supra, 131) ; Méphistophélès porte le manteau rouge des  princes de l’enfer, tandis que les cardinaux portent celui des princes de l’Eglise, et Isaïe (1, 18) fait ainsi parler l’Eternel :

                        « Venez et discutons, dit Yavhé,

                        Quand vos péchés seraient comme l’écarlate,

                        Comme neige ils blanchiront,

                        Quand ils seraient rouges comme la pourpre,

                        Comme laine ils deviendront. »

Il n’est pas de peuple qui n’ait exprimé – chacun à sa manière- cette ambivalence d’où provient tout le pouvoir de fascination de al couleur rouge, qui porte en elle intimement liées les deux plus profondes pulsions humaines : action et passion, libération et oppression ; tant de drapeaux rouges, flottant au vent de notre temps, le prouvent !

Ce rouge de « gueules », comme dit le blason, renvoie à l’ambivalence de la « gueule », symbole, essentiellement, d’une libido non différenciée, qui hante les rêves des enfants, dont on connaît l’universelle attirance pour la couleur rouge. La « gueule ou rouge des armoiries, selon La Colombières (Fred. Portal, id. supra, 135.), dénote entre les vertus spirituelles l’ardent amour envers Dieu et le prochain ; des vertus mondaines, vaillance et fureur ; des vices, la cruauté, le meurtre et le carnage ; des complexions de l’homme, la colérique. » De son côté la sagesse des Bambara dit que la couleur rouge « fait penser au chaud, au feu, au sang, au cadavre, à la mouche, à l’agacement, à la difficulté, au Roi, à ce que l’on ne peut toucher, à l’inaccessible. » [Dominique Zahan, Sociétés d'initiation Bambara, le N'Domo, le Kore, p. 19, Paris - La Haye, 1960.]

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En Extrême-Orient, le rouge aussi évoque d’une manière générale, la chaleur, l’intensité, l’action, la passion. C’est la couleur de « rajas » la tendance expansive.

Dans toute l’Extrême-Orient, c’est la couleur du feu, du Sud et parfois de la sécheresse (à noter que le rouge couleur de feu, éloigne le feu : on l’utilise ainsi dans le rite de la construction). C’est aussi la couleur du sang, celle de la vie, celle de  la beauté et de al richesse ; c’est la couleur de l’union (symbolisée par les fils rouges de la destinée noués dans le ciel). Couleur de la vie, c’est aussi celle de l’immortalité, obtenue par le cinabre (sulfure rouge de mercure), par le riz rouge de la Cité des Saules. L’alchimie chinoise rejoint ici le symbolisme de l « œuvre au rouge » de l’alchimie occidentale, et celui du « Soufre rouge » de l’hermétisme islamique. Ce dernier, qui désigne l’ « homme universel », est en fait le produit du premier : la « rubedo » équivaut en effet à l’accession aux « grands Mystères »,  à la sortie de la condition individuelle.

Au Japon, la couleur rouge (Aka) est portée presque exclusivement par les femmes. C’est un symbole de sincérité et de bonheur. D’après certaines écoles shintoïstes, le rouge désigne l’harmonie et l’expansion. Les conscrits japonais portent une ceinture rouge le jour de leur départ, en symbole de fidélité à la patrie. Lorsque l’on veut souhaiter du bonheur à quelqu’un : anniversaire, réussite à un examen, etc., on colore le riz en rouge.

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Le roux est une couleur qui se situe entre le rouge et l’ocre : un rouge terreux. Il rappelle le feu, la flamme, d’où l’expression de « roux ardent ». Mais au lieu de représenter le feu limpide de l’amour céleste (le rouge), il caractérise le feu impur, qui brûle sous la terre, le feu de l’Enfer, c’est une couleur chtonienne.

Chez les Egyptiens, Seth-Typhon, dieu de la concupiscence dévastatrice, était représenté comme roux, et Plutarque raconte qu’à certaines de ses fêtes l’exaltation devenait telle qu’on précipitait les hommes roux dans la boue. La tradition voulait que Judas eût les cheveux roux.

En somme, le roux évoque le feu infernal dévorant, les délires de la luxure, la passion du désir, la chaleur d’ « en bas », qui consument l’être physique et spirituel.

 

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[Autres Sources : Dictionnaire des symboles, mythes, rêves, coutumes, gestes, formes, figures, couleurs, nombres.

Jean Chevalier et Alain Gheerbrant

Editions Robert Laffont / Jupiter - Collection Bouquins - Ed 1982/.

ISBN - 2.221.50319.8 ]

A propos de Symbolisme – Les Couleurs – I – Noir, le Noir : la couleur Noire !

Classé sous — ganeshabreizh @ 6:59

 

Noir, le Noir : la couleur Noire !

 

 

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Contre couleur du Blanc, le Noir est son égal en valeur absolue.

Comme le Blanc il peut se situer aux deux extrémités de la gamme chromatique, en tant que limite des couleurs chaudes comme des couleurs froides. ; selon sa matité ou sa brillance, il devient alors l’absence ou la somme des couleurs, leur négation ou leur synthèse.

Symboliquement, il est le plus souvent entendu sous son aspect froid négatif.

Contre-couleur de toute couleur, il est associé aux ténèbres primordiales, à l’indifférencié originel. En ce sens il rappelle la signification du blanc neutre, du blanc vide, et sert de support à des représentations symboliques analogues, telles que les chevaux de la mort, tantôt blanc, tantôt noirs. Mais le blanc neutre et chtonien est associé, dans les images du mondes, à l’axe Est-Ouest, qui est celui des départs et des mutations, tandis que le noir se place, lui, sur l’axe Nord-Sud, qui est celui de la transcendance absolue et des pôles.

Selon que les peuples placent leur enfer et le dessous du monde vers le Nord ou vers le Sud, l’une ou l’autre de ces directions est considérée comme noire. Ainsi le Nord est-il noir pour les Aztèques, les Algonkin, les Chinois, le Sud pour  les Mayas, et le Nadir, c’est-à-dire la base de l’axe du monde les indiens Pueblo.

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Installé ainsi en dessous du monde, le noir exprime la passivité absolue, l’état de mort accomplie et invariante entre ces deux nuits blanches où s’opèrent, sur ses flancs, les passages de la nuit au jour et du jour à la nuit.

Le noir est donc couleur de deuil, non point comme le blanc, mais d’une façon plus accablante. Le deuil blanc a quelque chose de messianique. Il indique une absence destinée à être comblée, une vacance provisoire. C’est le deuil des Rois et des Dieux, qui vont obligatoirement renaître : le Roi est mort, vive le Roi ! correspond bien à cette cour de France où le deuil se portait en blanc. 

Le deuil noir, lui, est, pourrait-on dire, le deuil sans espoir. « Comme une Rien sans possibilités, comme un Rien mort après la mort du soleil, comme un silence éternel, sans avenir, sans l’espérance même d’un avenir, résonne intérieurement le noir», écrit Kandinsky [Vassili Kandinsky, Du spirituel dans l'art, Paris, 1954.]

Le deuil noir c’est la perte définitive, la chute sans retour dans le Néant : L’Adam et Eve du Zoroastrisme, abusés par Ahriman, s’habillent de noir lorsqu’ils sont chassés du Paradis.

Couleur de la condamnation, le noir devient aussi la couleur du renoncement à la vanité de ce monde, d’où les manteaux noirs qui constituent une proclamation de foi dans le Christianisme et dans l’Islam : Le manteau noir des Mawlavi – les Derviches tourneurs du Soufisme (taçawuff) – représente la pierre tombale. Lorsque l’initié le quitte  pour entreprendre sa danse giratoire, il apparaît vêtu d’une robe blanche, qui symbolise sa renaissance au divin, c’eset à dire à la Réalité Véritable : entre temps les trompettes du jugement ont sonné.

En Egypte, « ’après Horapollon, une colombe noire était le hiéroglyphe de la femme qui reste veuve jusqu’à sa mort.» [Frédéric Portal, Des couleurs symboliques dans l'Antiquité, le Moyen-Age et les Temps Modernes, Paris, 1837].Cette colombe noire peut être considérée comme l’Eros frustré, la vie niée. On sait la  fatalité manifestée par le navire aux voiles noires, depuis l’épopée grecque jusqu’à celle de Tristan.

Mais le monde chtonien, le dessous de la réalité apparente, est aussi le ventre de la terre où s’opère la régénération du monde diurne. « Couleur de deuil en Occident, le noir est à l’origine le symbole de la fécondité, comme dans l’Egypte ancienne ou en Afrique du Nord : la couleur de la terre fertile et des nuages gonflés d’eau de pluie. » [Jean Servier, l'Homme et l'Invisible, p. 96 Paris, 1964]. S’il est en noir comme les eaux profondes, c’est aussi parce qu’il contient la capital de la vie latente, parce qu’il est le grand réservoir de toutes choses : Homère voit l’Océan noir. Les Grandes Déesses de la Fertilité, ces vieilles déesses-mères, sont souvent noires en vertu de leur origine chtonienne : les Vierges noires reconduisent ainsi les Isis, les Athon, les Déméter et les Cybèles, les Aphrodites noires. Orphée dit, selon Frédéric Portal (ib.) : « Je chanterai la nuit, mère des dieux et des hommes, la nuit origine de toutes choses créées, et nous la nommerons Vénus. » Ce noir revêt le ventre du monde, où, dans la grande obscurité gestatrice, opère le rouge du feu et du sang, symbole de la force vitale. D’où l’opposition fréquente du rouge et du noir sur l’Axe Nord-Sud, ou, ce qui revient au même, le fait que rouge et noir peuvent apparaître comme deux substituts, ainsi que le fait remarquer Jacques Soustelle, [la Pensée cosmologique des anciens Mexicains, Paris, 1940.] à propos de l’image du monde des Aztèques. D’où aussi la représentation des Dioscures montés sur deux chevaux, l’un noir et l’autre rouge, sur un vase grec décrit par Frédéric Portal, et aussi, sur un autre vase, également décrit par cet auteur, le costume de Camillus, les grand psychopompe des Etrusques, qui a le corps rouge, mais des ailes, des bottines et une tunique noire.

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Les couleurs de « La Mort », Arcane 13 du Tarot, sont significatives. Cette mort initiatique, prélude d’une véritable naissance, fauche le paysage de la réalité apparente – paysage des illusion périssables – d’une faux rouge, tandis que ce paysage est lui-même peint en noir. L’instrument du trépas représente la force vitale et sa victime le néant : fauchant la vie illusoire, l’Arcane 13 prépare l’accès à la vie réelle.

Le symbolisme du nombre confirme ici celui de la couleur ; 13, qui succède à 12, chiffre du cycle accompli, introduit à un nouveau départ, amorce un renouvellement.

Dans le langage du blason, la couleur noire se nomme sable,  ce qui exprime ses affinités avec la terre stérile, habituellement représentée par un jaune ocre, qui est parfois aussi le substitut du noir : c’est ce même jaune de terre ou de sable qui représente le nord, froid et hivernal, pour certains peuples amérindiens, ainsi que pour les Tibétains et les Kalmouk. Le sable signifie prudence, sagesse et constance dans la tristesse et les adversités [Frédéric Portal, des Couleurs symboliques dans l'Antiquité, le Moyen-Age et les Temps Modernes, p. 177, Paris, 1837]. Du même symbolisme relèverait le fameux vers du Cantique des Cantiques : « Je suis noire et pourtant belle, fille de Jérusalem », qui selon des exégètes de l’Ancien Testament, est le symbole d’une grande épreuve. Il n’est peut être pas que cela, car le noir brillant et chaud, issu du rouge, représente, lui, la somme des couleurs. Il devient la lumière divine par excellence dans la pensée des mystiques musulmans. Mevlana Djalâlud-Din Rûmi, le fondateur de l’ordre des Mawlavi ou Derviches Tourneurs, compare les étapes de progressions intérieures du Soufi vers la béatitude à une échelle chromatique. Celle-ci part du blanc, qui représente le Livre de la Loi coranique, valeur de départ passive, par ce qu’elle précède l’engagement du Derviche sur la voie du perfectionnement. Elle aboutit au Noir par le rouge : ce Noir, selon la pensée de Mevlana, est la couleur absolue, l’aboutissement de toutes les autres couleurs, gravies comme autant de marches, pour atteindre au stade suprême de l’extase, où la Divinité apparaît au mystique et l’éblouit. Là aussi le Noir brillant est donc très exactement identique au Blanc brillant. Sans doute peut-on interpréter de la même manière la pierre de la Mecque, elle aussi d’un noir brillant.

On le retrouve en Afrique avec cette profonde patine aux reflets rougeâtres, qui recouvre les statuettes du Gabon gardiennes des sanctuaires où sont conservés les crânes des ancêtres.

Au profane, ce même noir brillant et rougeâtre est le noir « moreau »  des coursiers  de la tradition populaire russe, symbolisant l’ardeur et la puissance de la jeunesse.

Le mariage du noir et du blanc est une hiérogamie ; il engendre le gris moyen, qui, dans la sphère chromatique, est la valeur du centre, c’est-à-dire de l’homme.

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En Extrême-Orient, la dualité du noir et du blanc est, d’une façon générale, celle de l’ombre et de la lumière, du jour et de la nuit, de la connaissance et de l’ignorance, du yin et du yang, de la Terre et du Ciel.

En mode hindou, c’est celles des tendances « tamas » (descendante ou dispersive) et « sattva » (ascendante ou cohésive), ou encore celle de la caste des « shudra » et de la caste des Brahmanes (d’une façon générale, le blanc est la couleur du sacerdoce). Toutefois, « Shiva » (« tamas ») est blanc et « Vishnu » (« sattva ») est noir, ce que les textes expliquent par l’inter dépendances des opposés, mais surtout par le fait que la manifestation extérieure du principe blanc apparaît noire et inversement, de même qu’elle est inversée par la réflexion sur le « miroir » des Eaux.

Le noir est, de façon générale, la couleur de al Substance universelle (« Prakriti »), de la « materia prima », de l’indifférenciation primordiale, du chaos originel, dees eaux inférieures, du nord, de la « mort » : ainsi de la « nigredo » hermétique aux symbolismes hindou, chinois, japonais (ce en quoi il ne s’oppose d’ailleurs pas toujours au blanc mais, par exemple en Chine, au jaune ou au rouge).

Le noir possède incontestablement en ce sens un aspect d’obscurité et d’impureté. Mais inversement, il est le symbole supérieur de la non-manifestation et de la « virginité » primordiale : à ce sens se rattachent le symbolisme des Vierges noires médiévales, celui aussi de Kâlî, noire parce qu’elle réintègre dans l’informel la dispersion des formes et des couleurs.

Dans la « Bhagavad Gîta », c’est véritablement « Krishna », l’immortel, qui est le « sombre », tandis qu’ « Arjuna », le mortel, est le « blanc », images perspectives du « Soi » universel et du « moi » individuel. Nous rejoignons d’ailleurs ici le symbolisme de « Vishnu » et de « Shiva ». L’initié hindou s’assied sur une peau à poils noirs et blancs, signifiant encore le non-manifesté et la manifestation. Dans la même perspective, René Guénon a noté l’important symbolisme des « visages noires » éthiopiens, des « têtes noires » chaldéennes et aussi chinoies (kien-cheou), ainsi que de la « kem », ou « terre noire » égyptienne, toutes ces expressions ayant certainement un sens « central et primordial », la manifestation qui rayonne du centre apparaissant « blanche » comme la lumière.

Car en fait, le « hei » chinois évoque à la fois la couleur noire et la perversion et le repentir ; le noircissement rituel du visage est un signe d’humilité, il vise à solliciter le pardon des fautes. De même, « Malkût » est le second « Hé » du Tétragramme. Exilée et dolente, cette lettre, de taille normale, se rétrécit jusqu’à n’être qu’un petit point noir, qui évoque la forme de la lettre « yod », la plus petite de l’alphabet hébreu.

L’œuvre au noir hermétique, qui est une « mort » et un retour au « chaos » indifférencié, aboutit à l’œuvre au blanc, finalement à l’ « œuvre au rouge » de la libération spirituelle. Et l’embryologie symbolique du Taoïsme fait monter le « principe humide » des noirceurs de l’ « abîme » (k’an) pour l’unir au « principe igné », en vue de l’éclosion de la « Fleur d’Or » : la couleur de l’or est le blanc.

[Louis Chochod, Occultisme et Magie en Extrême-Orient, Paris, 1949.]

[Jean Danielou, le Mystère de l'Avent, Paris, 1948.]

[Mircea Eliade, Forgerons et Alchimiste, Paris, 1956.]

[Pierre Grison, le Traité de la Fleur d'Or du suprême Un, Paris, 1966.]

[René Guénon, le Symbolisme de la Croix, Paris, 1931.]

[René Guénon, Symboles fondamentaux de la Science Sacrée, Paris, 1962.]

[Jean Herbert, Aux sources du Japon : le Shintô, Paris, 1964.]

[Henri Maspero, le Taoïsme, Paris, 1950.]

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Du point de vue de l’analyse psychologique, dans les rêves diurnes ou nocturnes, comme dans les perceptions sensibles à l’état de veille, le noir est considéré comme l’absence de toute couleurs, de toute lumière. Le noir absorbe la lumière et ne la rend pas. Il évoque, avant tout, le « chaos », le néant, le ciel nocturne, les ténèbres terrestres de la nuit, le mal, l’ « angoisse », la tristesse, l’inconscience et la Mort.

Mais le noir est aussi la « terre fertile », réceptacle du « si le grain ne meurt » de l’Evangile, cette terre qui contient les tombeaux, devenu ainsi le séjour des morts et préparent leur renaissance. C’est pourquoi les cérémonies du culte de Pluton, Dieu des Enfers, comprenaient des sacrifices d’animaux noirs, ornés de bandelettes de même couleur. Ces sacrifices ne pouvaient avoir lieu que dans les ténèbres et la tête de la victime devait être tournée vers la terre.

 Le noir rappelle aussi les profondeurs abyssales, les « gouffres » océaniques (« Dans une mer sans fond, par une nuit sans lune » [Oceano Vox - Victor Hugo]) ; ce qui amenait les anciens à sacrifier des taureaux noirs à Neptune.

En tant qu’évocateur du néant et du chaos, c’est-à-dire de la confusion et du désordre, i lest l’ « obscurité des origines » ; il précède la création dans toutes les religions. Pour la Bible, avant que la « lumière soit, la terre était informe et vide, les ténèbres recouvraient la face de l’Abîme ». Pour la mythologie gréco-latine, l’état primordial du monde était le Chaos ; Le Chaos engendra la Nuit qui épousa son frère l’Erèbe : ils eurent un fils l’Ether.

Ainsi à travers Nuit et Chaos, commence à percer la lumière de la création : l’Ether. Mais entre temps, la Nuit avait engendré, outre le Sommeil et la Mort, toutes les misères du monde comme la pauvreté, la maladie, la vieillesse, etc. Cependant, malgré l’angoisse provoquée par les ténèbres, les Grecs qualifiaient la Nuit d’ « Euphronè », c’est-à-dire la « Mère de bon conseil ». Nous-même disons ; « la Nuit porte conseil. »

C’est qu’en effet, c’est principalement la nuit que nous pouvons progresser en faisant notre profit des avertissements donnés par les rêves, ainsi qu’il est conseillé dans la Bible (Job, 33, 14) et dans le Coran (Sourate, 42).

Si le noir s’attache à l’idée du Mal, c’est-à-dire à tout ce qui contrarie ou retarde le plan d’évolution voulu par le Divin, c’est que ce noir évoque, ce que les Hindous appellent l’Ignorance, l’ « ombre » de Carl Gustav Jung, le diabolique Serpent-Dragon des Mythologies, qu’il faut vaincre en soi pour assurer sa propre métamorphose, mais qui nous trahit à chaque instant.

Ainsi sur quelques très rares images du Moyen Age, Judas le traître apparaît nimbé de noir ;

Ce noir associé au Mal et à l’ « Inconscience » se retrouve dans des expressions telles que : « tramer de noirs desseins », la « noirceur de son âme », un « roman noir ». Quant à « être noir », c’est précisément se trouver dans l’inconscience de l’ivresse. Et si nos turpitudes et nos jalousies sont projetées sur quelqu’un, il devient notre « bête noire ».

Le noir comme couleur marquant la mélancolie, le pessimisme, l’affliction ou le malheur, se rencontreà toutes minutes dans le langage quotidien  nous « broyons du noir »,  nous avons des « idées noires », nous somme d’une « humeur noire », nous nous trouvons dans une « purée noire ». Les écoliers anglais appellent « Black Monday » le lundi de la rentrée des classes et les Romains marquaient d’une « pierre noire » les jours néfastes.

Lorsque le Noir évoque la mort, c’est bien dans les toilettes de deuil et dans les vêtements sacerdotaux des messes des morts ou du Vendredi Saint que nous le retrouvons.

Enfin le noir se joint aux couleurs diaboliques pour évoquer, avec le rouge, la matière en ignition. Satan est appelé le Prince des Ténèbres et Jésus lui-même est parfois représenté en Noir, lorsqu’il est tenté par le Diable, comme recouvert du voile noir de la tentation.

Dans son influence sur le psychisme, le Noir donne une impression d’opacité, d’épaississement, de « lourdeur ». C’est ainsi qu’un fardeau peint en noir apparaîtra plus lourd qu’un fardeau peint en blanc. Cependant un tableau aussi sombre (c’est le cas de le dire) des évocations de la couleur noire n’empêche pas celle-ci de prendre une aspect positif. En tant qu’image de la mort, de al terre, de la sépulture, de la « traversée nocturne » des mystiques, le Noir est aussi attaché à la promesse de l’aurore et l’hiver à celle du printemps. Nous avons en outre que, dans la plupart des Mystères antiques, le Myste  devait passer par certaines épreuves de nuit ou subir des rites dans un obscur souterrain. De même, de nos jours, les religieux et les religieuses meurent au monde dans un cloître.

Le Noir correspond au « Yin » féminin chinois, terrestre, instinctif et maternel. On l’a noté, plusieurs déesses Mères, plusieurs Vierges, sont noires ; la Diane d’Ephèse, la Kali hindoue ou Isis sont représentées en noir : une pierre noire symbolisait la Magna Mater sur le mont Palatin : la Ka’ba de La Mecque, en tant qu’ Anima Mundi, est constituée par un cube de pierre noire et d’innombrables pèlerins vénèrent des Vierges noires dans toutes l’Europe.

Dans le même ordre d’idée, le Cavalier de l’Apocalypse qui monte le cheval noir tient une balance à la main et doit mesurer le froment, l’orge, lhuile et le vin, répartissant ainsi, en une période de famine, les produits récoltés sur le sol terrestre fécond de la Grande Mère du Monde.

Dans les rêves, l’apparitions d’animaux noirs, de « nègres » ou d’autres personnages foncés, montre que nous prenons contact avec notre propre « Univers instinctif primitif » qu’il s’agit d’éclairer, de domestiquer et dont nous devons canaliser les forces vers des objectifs plus élevés.

 

[Autres Sources : Dictionnaire des symboles, mythes, rêves, coutumes, gestes, formes, figures, couleurs, nombres.

Jean Chevalier et Alain Gheerbrant

Editions Robert Laffont / Jupiter - Collection Bouquins - Ed 1982/.

ISBN - 2.221.50319.8 ]

 

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